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"Le problème fondamental d'un auteur est celui-ci:  essayer de capter une réalité, transmettre cette réalité, tout en gardant les lignes de force, de manière que ce réel transmis sur le plan littéraire ne soit pas une chose figée, une chose morte. C'est là le miracle de l'art: essayer de capter le réel sans le tuer. Capter: c'est saisir, c'est immobiliser. Il s'agit d'appréhender sans étouffer.  Au fond, l'écrivain est un chasseur à l'affût d'une proie. Mais, il faut saisir cette proie sans la tuer. À ce niveau, le spiralisme est appelé à rendre certains services. Essayer d'être en mouvement en même temps que le réel, s'embarquer dans le réel, ne pas rester au-dehors du réel, mais s'embarquer dans le même train"

 

 

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(...)

« Nous avons quitté Paris comme on sauve sa peau.

Nous avons mis fin à ma vie de somnambule, mes heures prostrées et souvent débiles.

La maison est à deux pas des falaises et d’une plage comme un croissant. 

La presqu’île s’enfonce loin dans la mer, la lande prend mille couleurs, mangée par les muriers, la mousse et la bruyère, ici ça sent la fougère, la roche humide et la réglisse. 

Les premiers temps, Claire se moquait de mon goût pour les oiseaux, je pouvais passer des heures entières à les contempler, suivre des yeux leurs trajectoires bizarres, leurs virées soudaines et leurs courbes lumineuses.

Claire partait le matin et je buvais mon café sur le port, dans la lumière lavée, le ciel changeant.

 

Des chalutiers revenaient de pleines mers, disposaient sur les quais des caisses luisantes de poissons argentés, des filets qu’on mettait à sécher. Puis je longeais à moto des kilomètres de pointes et de calanques, je m’arrêtais plonger mes mains dans le sable, tout prés du centre ornithologique.

 

Sur la route, les éoliennes tournaient lentement et la roche était grise et verte.

 

Quelques villages austères se perchaient en lisière, aux murs de pierres épaisses et sombres, aux habitants taillés par le vent. Je passais aux abords du centre, à observer les enclos où l’on soignait des cormorans blessés, à surveiller l’activité secrète de ces types qui vouaient leur vie au comptage des oiseaux, au recensement des espèces.

 

Cette vie ne m’a guéri de rien, elle était juste possible, quand aucune autre ne l’était et surtout pas celle que je venais de quitter.

C’était une vie de silence et de vide, d’absence et de présence aigue au choses, aux variations de la lumière, au mouvement immobile des eaux, aux parfums, à la texture de l’air. C’était une vie où enfin je trouvais une place, en retrait de toutes choses mais tranquille, un corps que l’on remplit d’air et d’embruns, un cerveau qu’occupent tout entier le bruit de la mer et du vent, la fréquentation des oiseaux.

 

(…)

 

Tout le jour, je faisais face à la mer, je l’observais monter et descendre, et le soleil se refléter dans le sable humide.

(…)

Les années ont filé ainsi, je passais l’automne et l’hiver à sillonner les côtes, à me saouler de vent, à me perdre sur les sentiers, à mâchonner des herbes et à dormir dans les rochers, à regarder les arbres tandis que l’air me rabotait la peau. 

Olivier Adam. Falaises. Editions de l'Olivier/Le seuil. Septembre 2005.